Une lecture topologique des ouvrages de Victor Segalen


Eszter Turai: Une lecture topologique des ouvrages de Victor Segalen [A Topological Reading of Victor Segalen’s Works]. In: Ostium, vol. 19, 2023, no. 2.


Abstract: The aim of this study is to present the works of Victor Segalen from a topological point of view, based on Gaston Bachelard’s work entitled The Poetics of Space in which he applies his method to places of intimacy. In this study, the focus is on the periphery, i.e. the representation of Tahiti and its culture which appears in Segalen’s work. On the basis of this method, the two concepts of the Self and the Other are analysed in the writings of the author. The following questions will be answered: How is the European traveller perceived by indigenous people? How is the native represented in the Segalen’s works?

Keywords: exoticism, diversity, Self, Otherness, savage, aesthetics

RĂ©sumé : Dans notre Ă©tude, nous voudrions prĂ©senter les Ɠuvres de Victor Segalen d’un point de vue topologique, en nous appuyant sur l’Ɠuvre de Gaston Bachelard intitulĂ©e La poĂ©tique de l’espace, dans laquelle les lieux d’intimitĂ© sont analysĂ©s. Nous nous concentrons sur le concept de la pĂ©riphĂ©rie, c’est-Ă -dire la reprĂ©sentation de Tahiti et sa culture, telle qu’elle apparaĂźt dans l’Ɠuvre de Segalen. Nous voudrions analyser la relation entre le Moi et l’Autre (le dehors et le dedans) dans les Ă©crits de Segalen. Nous traiterons les questions suivantes : comment le voyageur europĂ©en est-il perçu par des indigĂšnes ? Comment l’indigĂšne est-il reprĂ©sentĂ© dans les Ɠuvres de l’écrivain ?

Mots-clés : exotisme, diversité, Soi, Autrui, esthétique, topologique

Introduction

Dans cette Ă©tude, nous tĂącherons de prĂ©senter les Ɠuvres de Victor Segalen d’un point de vue topologique, afin de faciliter la comprĂ©hension de l’esthĂ©tique de l’écrivain et sa maniĂšre de reprĂ©senter la relation du Moi et de l’Autre.

Nous Ă©tudierons trois Ɠuvres de Segalen qui sont les suivantes : l’Essai sur l’exotisme. Une esthĂ©tique du Divers, Penser PaĂŻens et Les ImmĂ©moriaux. Pour l’analyse de ces ouvrages, nous nous penchons sur La poĂ©tique de l’espace de Gaston Bachelard afin de dĂ©terminer d’abord les concepts de dedans et de dehors. Bachelard utilise la mĂ©thode de la phĂ©nomĂ©nologie pour comprendre et expliquer le concept de l’image poĂ©tique. Il affirme que les disciplines fondĂ©es sur la causalitĂ©, telles que la psychologie et la psychanalyse, sont incapables de dĂ©finir l’ontologie poĂ©tique, puisque ni la culture littĂ©raire, ni la perception (psychologique) ne peuvent nous aider Ă  interprĂ©ter l’image poĂ©tique[1]. Le poĂšte crĂ©e notamment son propre langage au sein de sa langue maternelle lors de la crĂ©ation de l’image poĂ©tique, c’est-Ă -dire, il crĂ©e et utilise un langage individuel qui engendre ses propres espaces linguistiques. Selon le philosophe, l’analyse topologique est nĂ©cessaire pour comprendre ces espaces linguistiques. Nous nous appuyons sur cette mĂ©thode d’analyse susceptible afin d’observer et de comprendre l’espace créé par Segalen. Bachelard met notamment au centre le langage poĂ©tique qui est Ă©tudiĂ© dans les espaces parlĂ©s vu que l’imaginaire des espaces est indissociable du langage[2]. L’apparition des images poĂ©tiques dans sa phĂ©nomĂ©nologie ne dĂ©pend pas du support sensoriel, car Bachelard analyse « toutes les formes de surgissement d’images »[3].

Nous avons Ă©galement l’intention d’explorer les pratiques narratologiques de l’Ă©crivain. Segalen place notamment l’homme Mao’hi au centre de ses textes et tĂąche de donner une image de la pĂ©riode coloniale et de celle qui a suivi Ă  travers les yeux du peuple Mao’hi.

Cette mĂ©thode transdisciplinaire aidera Ă  comprendre la reprĂ©sentation de la culture mao’hienne par Segalen. Dans notre Ă©tude, nous distinguons deux types d’espace : le premier espace correspond Ă  l’époque qui coĂŻncide avec l’expĂ©rience directe de l’écrivain sur l’üle, le deuxiĂšme espace prĂ©sentĂ© au lecteur est l’espace oĂč la prĂ©sence de la culture Mao’hi est en train de disparaĂźtre.

L’esthĂ©tique sĂ©galĂ©nienne
Pour mieux comprendre les ouvrages de Segalen, nous trouvons utile de prĂ©senter son esthĂ©tique de l’exotisme qui explicite la maniĂšre de penser de l’écrivain. L’Essai sur l’exotisme, Une esthĂ©tique du Divers (1955[4]) n’est pas un essai au sens strict du terme puisqu’il est marquĂ© par l’écriture discontinue : en effet, nous y trouvons des phrases, des explications et des descriptions fragmentaires, c’est-Ă -dire le plan d’un essai. Sous la forme qui nous est parvenue, le livre se compose de notes qui auraient dĂ» servir de base Ă  un essai cohĂ©rent, mais l’édition contient aussi des lettres interposĂ©es pour parfaire la comprĂ©hension du texte. Les lettres ont Ă©tĂ© ajoutĂ©es par la fille de l’auteur, Annie Joly-Segalen pour la parution de l’Ɠuvre en 1978.

Nous nous appuyons donc sur les notes de Segalen, pour tenter d’y trouver une dĂ©finition de l’exotisme, tout en sachant que restituer sa rĂ©flexion Ă  l’égard de l’exotisme sur la base de cet « essai fragmentaire » s’avĂšre une tĂąche difficile. L’écrivain examine le terme de diffĂ©rents points de vue, par exemple le rapport de l’exotisme et de la nature, celui de l’exotisme et des plantes, aussi bien que l’exotisme para-sensoriel qui inclut Ă©galement le rĂŽle dĂ©terminant des sens. À propos de la reprĂ©sentation des sens, nous voudrions Ă©voquer l’Ɠuvre de Bertrand Westphal intitulĂ©e La GĂ©ocritique, RĂ©el, Fiction, Espace. Westphal Ă©tablie une mĂ©thode qui se base sur plusieurs Ă©lĂ©ments, mais nous voudrions souligner un Ă©lĂ©ment, qui est la polysensorialitĂ©. Dans cet Ɠuvre gĂ©ocritique, l’auteur dĂ©crit briĂšvement l’histoire et la hiĂ©rarchie des sens.  Il souligne que, d’une culture Ă  l’autre, les diffĂ©rents sens peuvent jouer des rĂŽles distincts. Comme le montre l’ouvrage de Segalen, l’homme europĂ©en donne la prioritĂ© Ă  la vue, tandis que l’indigĂšne privilĂ©gie les sens infĂ©rieurs, comme l’odorat et le goĂ»t. Cet Ă©lĂ©ment de gĂ©ocritique est la polysensorialitĂ© qui aide Ă  analyser des Ɠuvres littĂ©raires, puisque les diffĂ©rents sens deviennent une partie importante de la narration de l’histoire[5].

Nous voudrions mentionner Ă  ce propos que Segalen dĂ©crit les sensations afin de faire ressentir au lecteur l’exotisme (avant tout Ă  l’aide des sons et des odeurs)[6] dans ses Ă©crits. Selon Segalen, il y un terme essentiel qui dote l’exotisme d’une signification plus profonde : c’est la diversitĂ©. D’aprĂšs lui, c’est le sentiment du Divers qui nous aide Ă  ressentir l’exotisme et ce sentiment est reprĂ©sentĂ© sous forme des sens, ainsi que des espaces diffĂ©rents des nĂŽtres, Ă  savoir ceux des autres cultures qui nous mĂšnent Ă  la connaissance de l’Autre. Dans la citation suivante, puisĂ©e dans son essai, l’écrivain Ă©tablit le lien entre la comprĂ©hension de l’exotisme et le concept du Divers :

 

« Et en arriver trĂšs vite Ă  dĂ©finir, Ă  poser la sensation d’Exotisme : qui n’est autre que la notion du diffĂ©rent ; la perception du Divers : la connaissance que quelque chose n’est pas soi-mĂȘme ; et le pouvoir d’exotisme, qui n’est que le pouvoir de concevoir autre. »[7]

 

En ce qui concerne la notion du Divers, l’écrivain essaie d’en donner une dĂ©finition universelle qui se rapporte Ă  un sentiment fort, dĂ©finitif et captivant. Le sentiment du Divers, pour lui, c’est la perception de l’universelle beautĂ© du monde qui offre une autre vision du monde :

 

« Exotisme qu’il soit bien dit que moi-mĂȘme je n’entends par lĂ  qu’une chose, mais universelle : le sentiment que j’ai du Divers ; et, par esthĂ©tique, l’exercice de ce mĂȘme sentiment ; sa poursuite, son jeu, sa plus grande liberté ; sa plus grande acuité : enfin sa plus claire et profonde beautĂ©. »[8]

 

Bien que le terme d’exotisme lui-mĂȘme attire notre attention sur le monde qui nous entoure (le dehors), le fait de le vivre, de le ressentir, crĂ©e un sentiment intĂ©rieur (le dedans). L’exotisme signifie de ne pas ĂȘtre soi-mĂȘme, mais d’entrer dans un autre univers, un autre monde qui nous offre un sentiment paradoxal : Ă  la fois celui de la familiaritĂ© et de la diffĂ©rence. La vie de l’Ă©crivain est en effet celle d’une constante dĂ©localisation, avec des pĂ©riodes de rĂ©sidence en France ou Ă  l’Ă©tranger, pour de courtes ou de longues durĂ©es. Son choix de sujets et son style sont Ă©galement marquĂ©s par une intimitĂ© qui cherche Ă  faire connaĂźtre son propre point de vue, tout en accordant de l’espace Ă  l’Autre, le traitant ainsi en tant que son Ă©gal. L’Ă©crivain a fait l’expĂ©rience de la solitude avant tout lors de ses voyages. Le type de voyageur qu’il a créé est l’exote, Ă  savoir un individu Ă  la personnalitĂ© forte, qui est extrĂȘmement Ă  l’aise avec le changement et se sent chez lui oĂč qu’il soit[9]. L’exote n’a pas besoin de quatre murs solides et d’un toit pour se sentir « chez lui », puisqu’il emporte partout avec lui ce sentiment intime, faisant du monde sa maison.

La brĂšve prĂ©sentation de l’esthĂ©tique de Segalen nous permet d’aborder par la suite une de ses Ɠuvres qui est peut-ĂȘtre moins connue que son essai fragmentaire.

Penser PaĂŻens
Ce texte de Segalen est un dialogue philosophique entre un Mao’hi et un EuropĂ©en[10]. Selon Henry Bouiller, il est inspirĂ© par le style d’écriture de Diderot[11]. Il est publiĂ© pour la premiĂšre fois par les Ă©ditions Fata Morgana en 1975. Dans cette dialogue, l’EuropĂ©en, appelĂ© L’Homme au Bon-Parler, dĂ©veloppe l’idĂ©e que la « race mao’hienne et sa culture auraient eu besoin d’un grand poĂšte afin d’éterniser »[12] et de sauver la culture mao’hienne[13]. Les premiĂšres phrases de l’ouvrage donnent une ambiance pessimiste liĂ©e à l’avenir sombre des Mao’hi [14]:

 

« Le paĂŻen qui pensait ce qui va suivre n’a probablement jamais existĂ©. Surtout il n’existera jamais. On le suppose nĂ© chez un peuple qui se meurt, et fils imaginaire d’une race qui se tait avant d’avoir pu fixer ses mots : c’est un Maori de PolynĂ©sie. »[15]

 

C’est surtout l’EuropĂ©en qui mĂšne le dialogue. Il n’est pas surprenant de le voir accentuer le rĂŽle considĂ©rable des EuropĂ©ens qui ont gardĂ© des souvenirs Ă©crits de la culture mao’hienne et leurs coutumes. La supĂ©rioritĂ© de l’EuropĂ©en semble hautaine envers le Mao’hi au dĂ©but, mais cela change au cours du texte :

 

« C’est nous, EuropĂ©ens curieux et ingĂ©nieux, qui avons recueilli ces dires au moment mĂȘme qu’ils allaient mourir, et qui les avons depuis retournĂ©s, commentĂ©s, expliquĂ©s parfois non sans peine. Car ils sont peu nombreux et mal transmis : vous, vous les laissiez perdre, vous les aviez presque perdues. Vous avez trahi votre lignĂ©e et maintenant vous vous reniez avec dĂ©sinvolture. »[16]

 

L’EuropĂ©en attire l’attention sur le fait que les Mao’hiens ont perdu leur culture suite Ă  l’Ă©gard de leur attitude indiffĂ©rente. Il existe nĂ©anmoins quelques notes prises par les colonisateurs, mais Ă  cause du manque de la connaissance de la langue tahitienne[17] et de la culture mao’hienne, elles n’offrent pas une reprĂ©sentation rĂ©elle et authentique. En ce qui concerne l’acquisition de la langue, Diderot la trouve indispensable quand on voyage un nouveau pays afin de recueillir le plus d’informations possible sur la culture[18]. Ce fait est constatĂ© aussi par Michel Onfray qui invite le lecteur Ă  voyager inconditionnellement et Ă  oublier les connaissances qu’il a dĂ©jĂ  acquises. Onfray mentionne qu’au cours du voyage, les supports civilisationnels habituels disparaissent, de sorte que le voyageur fait l’expĂ©rience d’ĂȘtre entre deux cultures », ce qui est Ă©galement observĂ© dans les Ɠuvres de Segalen.

Le Mao’hi explique Ă  son interlocuteur qu’à cause des travaux des missionnaires[19] et des fonctionnaires, la jeune gĂ©nĂ©ration des Mao’hi, y compris lui-mĂȘme, n’a pas eu la possibilitĂ© de connaĂźtre et d’apprendre ses propres priĂšres et coutumes. Vu qu’il y de moins en moins de personnes ĂągĂ©es qui ont appris les priĂšres en grandissant, ils sont dĂ©sormais considĂ©rĂ©s comme les derniers piliers de la culture immĂ©moriale, Ă  savoir celle des ancĂȘtres :

 

« Et notre passĂ© est toujours comme le passĂ©, bien avant nous. Ce que nous savons encore, ce que nous ne saurons jamais sur nous-mĂȘmes, est dĂ©sormais un cercle fermĂ©. »[20]

 

Jusqu’Ă  prĂ©sent, nous avons traitĂ© des contrastes entre les deux cultures, mais il existe aussi des similitudes entre elles. Notre exemple est le mythe de la crĂ©ation du monde, qui figure à la fois dans la Bible et dans le rĂ©cit tahitien, et selon lequel le monde Ă©tait initialement un vide et un dĂ©sert.

Dans la Bible, la création du monde est décrite de cette maniÚre :

 

« Au commencement, Dieu crée le ciel et la terre. La terre est déserte, vide et sombre. »[21]

 

La crĂ©ation du monde est dĂ©crite d’une maniĂšre similaire dans le mythe mao’hi :

 

« Dans le principe, il n’y avait rien. ExceptĂ© Iho-Iho. Il y eut ensuite une Ă©tendue d’eau qui recouvrait les abĂźmes, et le dieu Tino taĂ ta flottait Ă  la surface. »[22]

 

Ce passage est d’autant plus intĂ©ressant qu’il nous donne aussi un aperçu de la langue tahitienne, puisque la signification du nom du dieu Tino qui est « le vide » et « l’espace ». Il peut aussi ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme « Image de Soi » selon la traduction de Bovis.
L’autre terme qui apparaĂźt dans la citation est « iho » qui a plusieurs significations.  On le trouve sur le site de l’AcadĂ©mie tahitienne[23], selon le dictionnaire, le terme « iho-iho » peut avoir deux significations dans la citation prĂ©cĂ©dente : la premiĂšre est que l’expression signifie l’essence et la nature de quelque chose, et la seconde est que quelque chose descend.

Dans son ouvrage, Segalen prĂ©sente deux mondes qui ne sont plus tellement diffĂ©rents, dans lesquels un peuple colonisĂ© ressemble de plus en plus aux Français. Bien qu’il n’y ait plus de frontiĂšres nettes entre ces mondes, il prĂ©sente les particularitĂ©s culturelles Ă  travers les yeux de l’indigĂšne[24]. Dans toutes ses Ɠuvres du cycle polynĂ©sien[25], Segalen Ă©tait Ă  la fois un dĂ©fenseur et un critique des dommages causĂ©s par le colonialisme français.

Dans Penser paĂŻens, le passĂ© et le futur apparaissent simultanĂ©ment, l’homme europĂ©en prĂ©sente l’archĂ©type du colonisateur qui dialogue avec un indigĂšne cultivĂ©, sophistiquĂ© et non-conventionnel. À travers le monologue du Mao’hi – ou du PaĂŻen, comme l’appelle le narrateur en soulignant le rĂŽle dominant de la vision europĂ©enne –, l’auteur nous dit que la « vraie mort » d’un peuple est le changement :

 

« Mais, pour une race, il est un autre genre de mort, c’est de se transformer ; et de cela nous avons couru au suicide. Nous n’avons pas regimbĂ©. »[26]

Les Immémoriaux
C’est le premier livre de Segalen Ă©crit sous le pseudonyme Max AnĂ©ly et publiĂ© au Mercure de France en 1907[27]. Tahiti est sa premiĂšre mission comme mĂ©decin de marine. Sa correspondance poste le tĂ©moignage que son sĂ©jour est radieusement[28] heureux et triste à la fois[29]. En effet, le roman ethnographique prĂ©sente la pĂ©riode des premiers missionnaires jusqu’à la disparition des Mao’hi.

Le rĂ©cit commence le 4 ou 5 mars 1797. La date n’est pas mentionnĂ©e dans le texte, mais l’évĂ©nement — l’arrivĂ©e des missionnaires (mĂ©thodistes) anglais est d’importance. Le caractĂšre unique du roman est que l’écrivain prend le point de vue des PolynĂ©siens, ce qui n’était pas Ă  la mode au XIXe siĂšcle. Selon Dominique Combe, cet ouvrage marque « une rĂ©volution copernicienne » puisqu’il met le point de vue de l’Autre au centre, Ă  l’encontre de Loti, de Saint-Pol Roux, de Claudel[30]. Segalen crĂ©e une Ɠuvre qui raconte la vie des Mao’hi, mais ce qui est frappant, c’est qu’il le fait Ă  travers des personnages Mao’hi[31]. Le livre se compose de trois parties dont la figure centrale est TĂ©rii. Il est le disciple de PaofaĂŻ qui apparaĂźt dans Le parler ancien (deuxiĂšme chapitre). En ce qui concerne le rĂŽle de Segalen, il revient sur l’üle qui a totalement changĂ©e sous l’influence des missionnaires et oĂč les indigĂšnes n’ont plus de relation Ă  leur culture ce qui inspire le titre du livre. Les Tahitiens deviennent alors les « immĂ©moriaux » :

 

« Et PaofaĂŻ, pour nom d’agonie, choisit : « PaofaĂŻ ParaĂŒmaté » qui peut se prononcer : PaofaĂŻ les Paroles-mortes » : afin de dĂ©plorer sa venue tardive, et les parlers perdus. »[32]

 

Nous partageons l’idĂ©e de Doumet selon laquelle cette Ɠuvre a un caractĂšre ethnographique [33], c’est-Ă -dire que le narrateur plonge le lecteur dans l’univers mao’hi par des mots, des dĂ©tails et des priĂšres mao’hiennes. Elles ne sont pas traduites et les coutumes ne sont pas expliquĂ©es, comme l’auteur l’indique, car tout doit ĂȘtre naturel et Ă©vident aux lecteurs aussi. Le « point de vue » de l’autre signifie deux choses : la reprĂ©sentation d’une culture en dĂ©cadence et la langue de cette culture[34]. Pour Segalen, il est indispensable d’écrire juste un texte sur l’Autrui, car non seulement le point de vue est altĂ©rĂ©, mais la prĂ©sence d’une autre langue, d’une culture diffĂ©rente altĂšre aussi l’histoire au lecteur. Au centre du livre se trouve en effet un voyage au fond de soi qui est interprĂ©tĂ© par la distinction claire de l’Autre et du moi.  L’inspiration de l’ouvrage, d’aprĂšs Ana Fernandes, se base sur une note non Ă©ditĂ©e qui critique la trahison des Tahitiens puisque Segalen les critique pour leur conversion au christianisme, Ă  son avis, ce faisant, les Mao’hi perdent toute leur culture.[35]

En ce qui concerne le point de vue du narrateur, il ne confirme ni ne nie qu’il est un des indigĂšnes. Le narrateur prĂ©sente la culture et les personnages de l’intĂ©rieur, ce qui suggĂšre aux lecteurs qu’il fait partie des Mao’hi.[36] Par contre, selon Combe, il y a une focalisation interne qui concerne TĂ©rii qui fait penser qu’il y a un narrateur cachĂ©.[37]

Chez Segalen, la figure de l’Autre devient l’EuropĂ©en aux yeux des PolynĂ©siens, et aussi aux yeux de Segalen qui tĂąche d’interprĂ©ter la conception de l’Autre aux lecteurs europĂ©ens dans son temps. Dans cette citation, Tuti est le nom Mao’hi de capitaine Cook qui est fĂȘtĂ© pour une certaine pĂ©riode comme un dieu.

Dans cette Ɠuvre, le renversement du rĂŽle d’Autrui est unique et caractĂ©ristique pour Segalen. Dominique Combe constate que c’est seulement PaofaĂŻ qui rĂ©siste Ă  l’évangĂ©lisation du pays lorsque les Mao’hi « n’accĂšdent pas Ă  la conscience rĂ©flexive de soi, et deviennent par-lĂ  oublieux de leurs traditions, des « immĂ©moriaux »[38]. De cette maniĂšre, Segalen arrive Ă  dĂ©montrer par ce personnage les dommages causĂ©s de la colonisation europĂ©enne.

Conclusion
L’objectif de notre article Ă©tait de prĂ©senter la mĂ©thode de Bachelard Ă  travers les Ɠuvres de Victor Segalen. La dialectique du dedans et de dehors peut ĂȘtre observĂ©e partout dans les Ɠuvres de l’Ă©crivain. Dans les textes susmentionnĂ©s, la mĂ©thode du philosophe a aidĂ© Ă  rendre car celle-ci rend les notions de soi et d’Autre plus accessibles et tangibles. C’est en effet par la reconnaissance de l’Autre que nous apprenons Ă  connaĂźtre le soi et ses limites.

Nous avons associĂ© dans la prĂ©sente Ă©tude, l’Autre est liĂ© Ă  la notion de l’extĂ©rieur, tandis que le soi est associĂ© Ă  la notion de l’intĂ©rieur. L’un ne peut exister sans l’autre, puisque ces concepts se prĂ©supposent mutuellement. Sortir de l’intĂ©rieur (le moi) nous conduit dans des paysages nouveaux, encore inconnus (l’Autre), ce que Segalen fait et note par des observations anthropologiques. La rencontre avec la culture polynĂ©sienne et les Ɠuvres de Gauguin incite l’Ă©crivain Ă  connaĂźtre et Ă  Ă©tudier la culture de maniĂšre plus approfondie.

Nous avons complĂ©tĂ© la topoanalyse de Bachelard par la mĂ©thode narratologique, en faisant allusion aux diffĂ©rents points de vue du narrateur qui apparaissent dans les Ă©crits de Segalen. Il nous semble que l’esthĂ©tique sĂ©galĂ©nienne marque un changement paradigmatique dans la comprĂ©hension et l’utilisation du terme exotique Ă  la fin du XIXe siĂšcle et au dĂ©but de XXe siĂšcle. Lors du colonialisme triomphant, le regard des Ă©crivains du XXe siĂšcle (Loti, Claudel) met au centre la victoire française et l’expansion de la civilisation europĂ©enne. Au contraire Segalen prĂ©sente le point de vue des insulaires et il dĂ©montre l’attitude attendu d’un exote. En plus de la reprĂ©sentation de l’espace, nous aimerions mettre l’accent sur les sens, car l’odorat est souvent mentionnĂ© dans les Ɠuvres. Dans ce qui suit, jnous voudrons nous appuyer sur les thĂ©ories de la perception pour dĂ©crire et analyser les Ɠuvres Ă©crit par Segalen sur les Maohi.

B i b l i o g r a p h i e
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N o t e s
[1] BACHELARD, G. : La poĂ©tique de l’espace, Paris : Les Presses universitaires de France 1961, p. 15.
[2] WUNENBURGER, J.-J. : Bachelard, une phĂ©nomĂ©nologie de la spatialitĂ©, La poĂ©tique de l’espace de Bachelard et ses effets scĂ©nographiques, in : ScĂ©nographie, Nouvelle Revue d’esthĂ©tique, 2017/2 n°20, p. 102, URL: https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2017-2-page-99.htm.
[3] Ibid., p. 103.
[4] SEGALEN, V. : Essai sur l’exotisme, Une esthĂ©tique du Divers. Paris : Fata Morgana 1978, p. 8.
[5] WESTPHAL, B. : La gĂ©ocritique, RĂ©el, Fiction, Espace. Paris : Les Éditions de Minuit 2007, p. 213-222.
[6] SEGALEN, V. : Essai sur l’exotisme, Une esthĂ©tique du Divers. Paris : Fata Morgana, 1978, p. 47.
[7] SEGALEN, V. : Essai sur l’exotisme, Une esthĂ©tique du Divers. Fata Morgana 1978, p. 41.
[8] Ibid., p. 87.
[9] Ibid., p. 43.
[10] BOUILLER, H. : Introduction. In : SEGALEN, V. : Penser Païens, ƒuvres complùtes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 383.
[11] DIDEROT, D. : Le RĂȘve de D’Alembert. Paris. Flammarion 2002.
[12] SEGALEN V. : Penser Païens, ƒuvres complùtes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 384.
[13] Ibid., p. 383.
[14] Segalen utilise souvent le terme maori dans ses Ɠuvres, mais il n’a plus la mĂȘme acception de nos jours Ă©tant donnĂ© le fait que ce terme dĂ©signe les populations polynĂ©siennes de Nouvelle-ZĂ©lande, tandis que les indigĂšnes de la PolynĂ©sie se dĂ©signent par le terme « mao’hi». Voir SEGALEN, V. : Les ImmĂ©moriaux. ƒuvres complĂštes. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995. p. 54.
[15] Ibid., p. 383.
[16] Ibid., p. 384.
[17] SZÁSZ, G. : Le rĂ©cit de voyage en France et les voyages en Hongrie (XVIIIe– XIXe siĂšcles). Szeged: JATEPress 2005, p. 31.
[18] Ibid.. p. 31.
[19] Les missionnaires mĂ©thodistes arrivent en 1797 Ă  Tahiti. In: SEGALEN, V. : Penser PaĂŻens, ƒuvres complĂštes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 386.
[20] SEGALEN, V.: Penser Païens. ƒuvres complùtes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 387.
[21] Gn 1,1-2
[22] SEGALEN, V.: Penser Païens. ƒuvres complùtes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 391.
[23] http://www.farevanaa.pf/dictionnaire.php
[24] Par exemple par l’utilisation de certains termes, l’évocation des coutumes.
[25] Segalen a eu aussi un cycle chinois (1912-1919).
[26] SEGALEN, V. : Penser Païens. ƒuvres complùtes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 390.
[27] SEGALEN, V. : Les ImmĂ©moriaux. ƒuvres complĂštes. Paris : Éditions Robert Laffont 1995, p. 7.
[28] C’est soulignĂ© dans le texte original Ă©crit par Segalen.
[29] Segalen, V. : Essai sur l’exotisme. Une esthĂ©tique du Divers. Paris : Fata Morgana, 1978, p. 73 : « À Tahiti donc, j’ai, sans gestes prĂ©cis, connu des heures nocturnes radieusement belles ; —les parfums s’y mĂȘlaient sans doute ; mais je sais fermement pourquoi j’y fus heureux. »
[30] COMBE, D. : Les ImmĂ©moriaux et la fiction de l’autre. In : La voix, le retrait, l’autre, LittĂ©rature, 1989, n°75, p. 45.
[31] Ibid. p. 45.
[32] SEGALEN, V. :  Les ImmĂ©moriaux. ƒuvres complĂštes. Paris : Éditions Robert Laffont, Paris 1995, p.170.
[33] DOUMET, C. : Écriture de l’exotisme : Les ImmĂ©moriaux de Victor Segalen. In : PoĂ©sie, LittĂ©rature, 1983, n°51, p. 95.
[34] COMBE, D. : Les ImmĂ©moriaux et la fiction de l’autre. In : La voix, le retrait, l’autre, LittĂ©rature, 1989, n°75, p.. 48
[35] FERNANDES, A. : Les ImmĂ©moriaux de Victor Segalen : L’Autre qui est en moi. In : MĂĄthesis, 2005, nÂș 14, p.190.
[36] Ibid., p.191.
[37] COMBE, D. : Les ImmĂ©moriaux et la fiction de l’autre. In : La voix, le retrait, l’autre, LittĂ©rature, 1989, n°75, p. 48.
[38] Ibid., p. 47.

Eszter Turai
Université de Szeged
turaieszti@gmail.com

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